465 rue St-Jean aménagement audace avion Axessimo International BAnQ bureau de Lichen ce que nous détestons client codes QR concept conception 3d contenu création décoration design d'intérieur eau échec faire un contenu pour le livre électronique Grafika Intermezzo internet Internet nomade iphone juste pour le plaisir La Capitale du Mont-Royal la vie chez Lichen les consultants libraires livre livre électronique livres électroniques logo MACm Magic pop hotel Maison Smith marchandising métier mobilité Montréal nextbop notre métier nouveau produit nouvelles de Lichen numérique numérisation OMS outils de production portfolio Lichen présence amérindienne productions numérq produit projet projet pour JL Baril rapport annuel revoir les expositions Robert ne veut pas lire site Internet site web sites Internet société télévision travail de Lichen TV5 Universal Music ville de Montréal web 2.0 Yves Thériault
  Basecamp
img_0504.jpg
Umberto Eco et le village global

Lu dans le Journal Le Monde ce samedi 28 novembre 2009

Les historiens du Moyen Age nous disent que l’habitant d’un village pouvait très bien ne jamais se rendre dans le patelin ou la ville d’à côté, à quelques dizaines de kilomètres de chez lui, mais qu’il était possible qu’il s’en aille visiter, en tant que pèlerin, Saint-Jacques- de-Compostelle ou Jérusalem. Mais s’il connaissait probablement les sculptures et les vitraux de sa propre église, que pouvait-il avoir vu et compris des édifices qu’il croisait lors de son pèlerinage ? Quelque chose que l’on n’a jamais vu, qui défie nos capacités de perception, il est très facile de ne pas vouloir le voir.

D’aucuns ont mis en doute le fait que Marco Polo soit vraiment allé en Chine parce qu’il ne parle ni de la Grande Muraille, ni du thé, ni des pieds bandés des femmes. Mais on peut séjourner très longtemps en Chine sans savoir réellement ce que boivent les Chinois, sans jamais observer le pied d’une femme, ne serait-ce que par éducation, en notant tout au plus que, à la cour du Grand Khan, les dames marchent à petits pas, et sans passer près de la Grande Muraille, ou y passer, et la prendre pour une fortification locale.

Tout cela pour dire que, jusqu’au XXe siècle, la connaissance que les gens avaient de l’art des autres pays était très réduite. Par ailleurs, si l’on regarde les magnifiques gravures de la Chine du Père Athanasius Kircher, il est très difficile, à partir de ces reconstitutions visuelles (réalisées d’après les descriptions verbales des missionnaires), de reconnaître une pagode.

Combien d’oeuvres d’art de sa propre civilisation voyait un citoyen français jusqu’au XIXe siècle ? L’accès aux collections privées, et même aux musées, était réservé à une élite, et en tout cas à une élite citadine, jusqu’à l’invention de la photographie, pour savoir à quoi ressemblait une oeuvre conservée à Florence par exemple, on avait recours à des gravures – ah, ces splendides livres de Lacroix où les madones de tous les siècles (qu’elles soient byzantines ou de la Renaissance) avaient le visage des jeunes filles qui peuplaient les récits historiques de l’époque romantique !

Souvenons-nous que l’une des étymologies du mot « kitsch » – mais les hypothèses sont nombreuses – est sketch, esquisse, dessin sommaire et hâtif : les gentilshommes anglais, lors de leur Grand Tour d’Italie, pour garder en mémoire les monuments et galeries qu’ils visitaient, demandaient à des artistes de rue de leur faire une esquisse, exécutée souvent à la va-vite, de l’oeuvre vue une seule fois. Ainsi, même le souvenir de l’expérience artistique directe passait-elle par des représentations infidèles.

Et l’on ne peut pas dire que les choses se soient améliorées avec l’invention de la photographie. Il suffit, pour s’en convaincre, de consulter quelques célèbres livres d’histoire de l’art de la première moitié du XXe siècle, jusqu’à ce que soit possible la reproduction en couleur.

Ce qui se passait pour les arts visuels se produisait aussi pour le monde du spectacle. On connaît cette splendide nouvelle de Borges où Averroès, qui cherche en vain à traduire d’Aristote les termes « tragédie » et « comédie » (car ces formes d’art n’existaient pas dans la culture musulmane), entend parler d’un étrange événement auquel a assisté un voyageur en Chine, où des gens sur une scène, masqués et costumés comme des personnages d’autres temps, agissaient de manière incompréhensible. On lui racontait ce qu’était le théâtre, mais il ne comprenait pas de quoi il pouvait bien s’agir.

Dans le monde contemporain, la situation s’inverse. D’abord, les gens voyagent énormément, au risque de voir partout les mêmes lieux, hôtels, supermarchés et aéroports, tous semblables les uns aux autres, à Singapour comme à Barcelone, et on a beaucoup dit sur la malédiction de ces « non-lieux ». Mais, quoi qu’il en soit, les gens voient et il se peut même qu’un Français ait vu les pyramides ou l’Empire State Building mais pas la tapisserie de Bayeux (un peu comme son ancêtre, le paysan médiéval…).

Le musée, réservé autrefois aux personnes cultivées, est aujourd’hui le but de flux incessants de visiteurs de toutes classes sociales. Certes, beaucoup regardent mais ne voient pas, toutefois ils reçoivent malgré tout une information sur l’art de différentes cultures. En outre, les musées voyagent, les oeuvres d’art se déplacent. On organise de somptueuses expositions sur des cultures exotiques, de l’Egypte des pharaons aux Scythes, le jeu des prêts réciproques d’oeuvres d’art se fait vertigineux, parfois dangereux.

On peut dire la même chose des spectacles, et il ne fait aucun doute qu’un habitant d’une ville même secondaire a plus de chances de voir un spectacle du Berliner Ensemble ou un nô japonais que n’en avaient ses parents.

Ajoutons à cela l’information virtuelle : je ne parle pas du cinéma ou de la télévision, qui rendent presque superflue une visite à Los Angeles, que l’on parcourt bien mieux sur un écran plutôt qu’en se livrant à un gymkhana frénétique d’une autoroute à l’autre, sans jamais débarquer dans un centre habité ; je parle d’Internet, qui met aujourd’hui à notre disposition toutes les oeuvres du Louvre, des Offices, ou de la National Gallery.

Cela provoque une internationalisation du goût, et la preuve en est l’expérience passionnante que vit celui qui entre en contact avec le monde artistique chinois : sortis depuis peu d’un isolement presque absolu, les artistes chinois produisent des oeuvres que l’on distingue difficilement de celles qui sont exposées à New York ou à Paris. Je me souviens d’une rencontre entre critiques européens et chinois, où les Européens croyaient intéresser leurs hôtes en leur montrant des images de diverses recherches artistiques européennes, tandis que les Chinois souriaient, amusés, parce que, ces choses-là, ils les connaissaient désormais mieux qu’eux.

Enfin, il suffit de penser à ces innombrables jeunes de tous les pays qui connaissent la musique uniquement si elle est chantée en anglais…

Ira-t-on vers un goût généralisé, au point que l’on ne pourra plus distinguer la pop chinoise de la pop américaine ? Ou bien verra-t-on se dessiner des formes de créolisation, de sorte que des cultures différentes produiront différentes interprétations du même style ou programme artistique ?

En tout cas, notre goût sera marqué par le fait qu’il ne semble plus possible d’éprouver de la stupeur (ou de l’incompréhension) face à l’inconnu. Dans le monde de demain, l’inconnu, s’il y en a encore, sera seulement au-delà des étoiles.

Ce manque de stupeur (ou de rejet) contribuera-t-il à une plus grande compréhension entre les cultures ou à une perte d’identité ? Face à ce défi, il est inutile de fuir : mieux vaut intensifier les échanges, les hybridations, les métissages. Au fond, en botanique, les greffes favorisent les cultures. Pourquoi pas dans le monde de l’art ?

Traduit de l’italien par Myriem Bouzaher